AU FAIT, EN QUELLE LANGUE PARLE-T-ON EN INDE ?

AU FAIT, EN QUELLE LANGUE PARLE-T-ON EN INDE ?

AU FAIT, EN QUELLE LANGUE PARLE-T-ON EN INDE ?

Mais quelle langue parlez-vous ?

നിങ്ങൾ ഏത് ഭാഷയാണ് നിങ്ങൾ സംസാരിക്കുന്നത്?

कौन सी भाषा आप बात करते हो?

நீங்கள் எந்த மொழி பேச?

আপনি যে ভাষায় কথা বলছেন?

Akshaya a 9 ans, c’est la meilleure amie de ma fille. Comme tous les enfants du Kerala, elle va à l’école, où elle apprend le malayalam, la langue régionale de son Etat, et l’hindi, l’une de deux langues officielles de l’Inde. Son école privée a fait le choix d’un enseignement général en anglais. Ainsi, toutes les autres matières, comme les mathématiques, la biologie ou les enseignements artistiques, sont prodigués dans la langue de Shakespeare. Lorsqu’elle rentre à la maison, elle parle malayalam avec son père et ses grands-parents paternel,s chez qui elle habite, tandis que sa maman ne lui parle qu’en tamoul, la langue régionale de l’État voisin du Tamil Nadu, dont elle est originaire.

Ainsi, à 9 ans, cette petite fille s’exprime déjà très correctement en quatre langues !

Et si cela ne suffisait pas, elle maîtrise également quatre alphabets très différents. Car, pour compliquer les choses, le hindi s’écrit par exemple en caractères devanagari, hérités du sanskrit, alors que le malayalam, une langue dravidienne, qui n’a donc pas la même origine, a adopté un système d’écriture brahmique syllabaire qui contient pas moins de 51 signes de base, tandis que l’anglais est enseigné grâce à l’alphabet latin et les 26 lettres que nous connaissons.

Bref, de quoi impressionner n’importe quel Français – moi, en tête -, plutôt habitué à l’idée « une langue, une nation ». D’autant que cette petite fille n’est en fait pas du tout un cas exceptionnel. Comme elle, la majorité des Indiens baignent dans le plurilinguisme depuis leur enfance. Alors, comment fait-on pour vivre – et se faire comprendre – au milieu d’une telle diversité ?

Une tour de Babel dynamique

« On ne parle pas indien en Inde ? » Eh bien non ! L’indien en tant que langue n’existe pas.

En effet, la Constitution de la république Indienne reconnaît le multilinguisme du pays et prévoit des dispositions destinées à l’encourager dans tous les domaines. Dans son état actuel, l’Annexe VIII énumère vingt-deux langues officielles, dans l’ordre alphabétique : 1) l’assamais, 2) le bengali, 3) le bodo, 4) le dogri, 5) le gujarati, 6) le hindi, 7) le kannada, 8), le cachemiri, 9) le konkani, 10) le maithili, 11) le malayalam, 12) le manipuri, 13) le marathi, 14) le népali, 15) l’oriya, 16) le penjabi, 17) le sanskrit, 18) le santhali, 19) le sindhi, 20) le tamoul, 21) le télougou, et 22) l’ourdou.

Ces vingt-deux langues se répartissent en familles linguistiques d’origines et de structures distinctes : les langues dravidiennes (tamoul, télougou, kannada, malayalam), les langues tibéto-birmanes (bodo, manipuri, santali) et langues indo-aryennes (toutes les autres).

Le nombre de locuteurs dans chacune de ces langues est très contrasté : selon le recensement de 2001, le bodo est la langue maternelle de 0,13% de la population (1,5 million de personnes tout de même), le bengali, celle de 8,11 % (plus de 83 millions d’individus), le malayalam, de 3,21% (environ 35 millions de locuteurs) tandis que le hindi est celle de 41% (soit plus de 422 millions de personnes). A noter que le hindi est la langue officielle de plusieurs États (Bihar, Himachal Pradesh, Madhya Pradesh, Haryana, Rajasthan et Uttar Pradesh), mais que sous l’étiquette hindi se cachent, en réalité, de nombreuses variétés linguistiques.

Chaque langue officielle d’un État est, en général, la langue majoritaire (mais ce n’est pas toujours le cas : ainsi, le Cachemire a pour langue officielle l’ourdou, et non le cachemiri, qui est pourtant davantage parlé) mais elle n’est donc pas la langue unique : chaque État est ainsi lui-même plurilingue. Vous me suivez toujours ?

Donc, pour résumer, le recensement indien de 2001 comptait 122 langues dans le pays (cette étude ignore les langues ayant moins de 10 000 locuteurs) tandis qu’un recensement entrepris par le projet People’s Linguistic Survey of India en dénombre 860, et que d’autres statistiques atteignent plus du millier.

Bref… de quoi en perdre son latin – ou encore son sanskrit.

De la diversité en guise d’unité

Cette inclusion constitutionnelle n’est pas que symbolique. La politique linguistique de l’Inde est une vraie composante stratégique de la cohésion du pays. L’enjeu démocratique étant que chacun trouve sa place quelle que soit sa langue maternelle. Un exemple intéressant et plutôt réussi!

Pour fédérer le sous-continent à l’Indépendance de l’Inde, Gandhi souhaitait que l’hindustani devienne la langue officielle du pays. Gommant les caractéristiques identitaires de l’hindi (influencé par le sanskrit) et de l’ourdou (influencé par le persan), langues associées respectivement aux populations hindous et musulmanes du nord de l’Inde, le nouvel idiome était séduisant. La partition de l’Inde et du Pakistan a enterré l’initiative.

De même, c’est sous la pression des États dravidiens du sud du pays, qui refusaient de se voir imposer une langue indo-aryenne comme le hindi et qui dénonçaient une forme d’impérialisme du nord, que l’anglais est resté la seconde langue officielle de l’Inde. D’ailleurs, aujourd’hui encore, inutile de perfectionner son hindi pour visiter le sud du pays : la plupart des gens vous souriront gentiment, mais ne vous comprendront pas.

Si l’Inde s’est donc d’abord centrée sur deux langues, l’hindi et l’anglais, afin d’organiser l’intégration nationale autour d’un socle commun, des politiques linguistiques ambitieuses se sont rapidement tournées vers les langues régionales et minoritaires, navigant adroitement entre la nécessité d’une cohésion nationale et la reconnaissance d’une pluralité riche, à protéger.

Dans la pratique, dans les États du nord de l’Inde, les débats oraux ont lieu soit dans la langue de l’État, si tous les partenaires la maîtrisent, soit en hindi. Dans ceux du sud, soit dans la langue de l’État, soit en anglais, mais il est aussi fréquent que les débats eux-mêmes soient bilingues. La plupart des États ont également des cellules linguistiques chargées de traduire les documents officiels des langues majoritaires dans les langues minoritaires et vice-versa.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, il n’est donc pas forcément nécessaire de maîtriser la langue régionale pour vivre dans un État particulier en Inde. Comme moi, la grande majorité des expatriés ou des Indiens originaires d’autres Etats vivant au Kerala ne maîtrisent pas bien le malayalam (d’ailleur,s il n’existe même pas d’école de langue pour aider à l’apprentissage du malayalam – réputé l’une des langues les plus difficiles au monde !) mais la situation est tellement courante que cela ne pose pas d’énormes problèmes. On trouvera toujours une langue – en l’occurence souvent l’anglais basique –, pour communiquer.

Le challenge peut toutefois devenir important lorsqu’il s’agit de travailler dans certains domaines : mon amie Esther, avocate diplômée du Maharasthra, qui exerçait en marathi (la langue régionale) et en anglais, a dû renoncer à sa profession quand elle a rejoint son mari au Kerala. Impossible pour elle de comprendre ses clients d’origine modeste, ne s’exprimant pas en anglais, et de plaider en malayalam.

Toutefois, dès 1952, pour justement améliorer les interactions et des mobilités, la Commission de l’enseignement secondaire du gouvernement indien a mis en place les bases d’une politique éducative multilingue. Aujourd’hui toutes les écoles sont censées proposer une formule trilingue comprenant la langue maternelle ou la langue régionale, le hindi comme langue officielle et une autre langue moderne, indienne ou étrangère. Dans les faits, le temps d’apprentissage de chacune de ces langues est très variable d’une école à l’autre (et d’un État à l’autre) : il me semble que les écoles publiques se concentrent davantage sur les langues régionales tandis que les écoles privées font la part belle à l’anglais.

L’Inglish aux côtés des langues régionales

Ce qui frappe donc en Inde, c’est que les langues ne sont pas cloisonnées dans l’espace, comme elles peuvent l’être en Suisse, par exemple. Le plurilinguisme individuel est extrêmement développé, avec un recours fréquent aux changements de langues et aux mélanges des codes en fonction des contextes. Un exemple parmi des centaines d’autres au quotidien : Aswin parle à son groupe d’amis en malayalam, tandis qu’ils regardent ensemble un film en hindi. Le téléphone sonne et il répond en anglais tout en échangeant quelques mots de bengali avec son voisin, qui sonne à la porte de son appartement de Bangalore (où l’on parle le kannada)… Et tout cela le plus naturellement du monde.

En fait, l’acquisition des langues en Inde semble très pragmatique : on apprend ce dont on a besoin dans un contexte particulier. Aussi, on constate souvent un fort écart entre la maîtrise orale et écrite d’une langue. Aswin peut, par exemple, parler en bengali car il a fait ses études (en anglais) à Calcutta, mais il ne peut pas le lire ni l’écrire.

Du coup, l’anglais fait figure de langue de la modernité. Il est donc fortement valorisé, à tel point que certains parents ne parlent plus qu’en anglais à leurs enfants dans l’espoir que sa maîtrise leur permettra d’accéder à un emploi valorisant et d’intégrer la classe moyenne urbaine, socialement favorisée.

Si ce prestige important de la langue de Shakespeare a conduit à certaines formes d’anglicisation des langues indiennes, l’anglais parlé en Inde subit lui aussi un influence très forte des langues locales, en particulier de l’hindi.

L’ indianisation de l’anglais, qui s’est d’ailleurs opérée depuis les débuts de la présence de cette langue sur le territoire indien, a contribué à l’élaboration d’une nouvelle variante :  l’anglais-indien ou Inglish (situé du côté du pôle anglais) et Hinglish (situé à mi-chemin de l’anglais et de l’hindi). Aujourd’hui, cet anglais-indien est à la mode. Il est devenu la langue véhiculaire d’une partie importante de la classe moyenne. C’est peut-être aussi la langue de Bollywood, qui diffuse ses productions cinématographiques dans l’ensemble de l’Inde.

Pour Gurcharan Das, un journaliste indien, « si l’anglais britannique fut, après un siècle d’impérialisme, la langue internationale du XIXe siècle, si l’anglais des Etats-Unis est, après un XXe siècle américain, la langue internationale d’aujourd’hui, la langue du XXIe siècle pourrait bien être l’Inglish, ou du moins un anglais fortement influencé par l’Inde. » Un petit clin d’œil à tous ceux dont l’anglais s’accompagne d’un fort accent !

Mais alors, quid des langues régionales ? Eh bien, il semblerait que, loin d’être occultées par l’anglais (considéré toutefois comme la langue d’une certaine élite), leur vitalité reste surprenante. Gurcharan Das prédit qu’elles continueront d’être pratiquées dans leur contexte et d’évoluer, montrant ainsi leur bonne santé. Pour preuve, en 2012, pas moins de 101 langues étaient utilisées en Inde dans des quotidiens et les périodiques. Parmi les dix quotidiens les plus diffusés dans le sous-continent, les langues régionales étaient très bien représentées (notamment le malayalam, le tamoul, le gujarati, le hindi, le penjabi, le telougou), aussi bien d’ailleurs dans l’édition papier que dans l’édition en ligne. « L’Inde a toujours été une terre multilingue. Ce qui fait notre identité, c’est justement notre diversité », conclut le journaliste. Un fait indéniable et peut-être une conception qui sonne comme un exemple pour d’autres pays ?

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