Dans la Siddiq Tower, un immeuble réputé pour son achalandage de robes à l’esprit Bollywood, l’appartement numéro 635, planté dans un couloir sans lumière du 6e étage, est un endroit un peu à part. Assis derrière des bureaux bleus, des tasses de chai («thé») fumant à leur côté, une quinzaine d’hommes ont le nez rivé sur des écrans sales. Mumtaz H., 24 ans, est l’un de ces free lancers digital, ou petite fourmi pakistanaise du Net. Barbe finement taillée, veste en simili-cuir, cette incarnation de la classe moyenne de Lahore, la deuxième ville du Pakistan, explique son parcours à Libération.

Témoignage. «J’ai étudié trois ans les sciences informatiques à l’université publique de Faisalabad, dans le Pendjab. Quand j’ai quitté la fac, les deux premières années, des amis m’ont initié au “click-farming”. On cliquait sur des liens de publicité toute la journée, on créait des faux profils, des faux likes… tout ce qui peut servir à gonfler la réputation d’une marque. On travaillait depuis le salon d’un ami. Mais progressivement, il y a eu des restrictions, je m’ennuyais beaucoup et je ne gagnais jamais plus de 10 dollars par jour. Maintenant, je continue peut-être d’être invisible dans mon travail mais, au moins, ce qu’on fait est légal !» Mumtaz trouve aujourd’hui ses clients grâce à Fiverr ou à Upwork, deux plateformes, israélienne et américaine, qui mettent en contact employeurs et indépendants du Net. « Je trie des tweets en fonction de leur performance. Je compile des données toute la journée, je les mets à jour, je les “scrap”», raconte-t-il, c’est-à-dire qu’il «gratte» des sites pour stocker de l’information. Une opération qui revient in fine à copier-coller le contenu d’une page web – une tâche que les robots ne peuvent effectuer que dans certaines limites.

«Les donneurs d’ordre sont toujours internationaux, installés aux Etats-Unis et en Europe . Les Pakistanais paient trop mal», commente-t-il. «Avec Upwork, je touche autour de 5 dollars de l’heure, et les missions qu’on me confie varient entre trois et dix jours. Alors, même s’ils me ponctionnent quasiment de 20 % à 30 % de commission à chaque fois, ça reste un très bon salaire ici. Ce qui m’ennuie, c’est qu’Upwork nous trace quand on travaille : toutes les trois à cinq secondes, ils récupèrent une capture de mon écran pour vérifier qu’on bosse vraiment, c’est désagréable.»

Dans un pays agricole où la main-d’œuvre ne gagne parfois que quelques dizaines d’euros par mois, et où les abus sur travailleurs sont pléthore, Mumtaz pense qu’il n’a pas à «[se] plaindre de ce travail, il n’est pas physique. Allez dans les usines textiles pakistanaises que sous-traitent les grosses boîtes occidentales, ça n’a rien à voir ! Selon les critères pakistanais, je suis le contraire du mec exploité.» Il n’est pas pour autant très optimiste : «Ce qui m’inquiète, c’est qu’on est de plus en plus nombreux à savoir utiliser un ordinateur, alors c’est la guerre pour décrocher les missions. La situation économique est tellement catastrophique qu’on sait tous qu’on joue notre survie et pas que la nôtre – chacun dans cette pièce doit avoir à sa charge au moins six à sept personnes.»

Solène Chalvon-Fioriti envoyée spéciale à Lahore